Les institutions du sens

«Parler de pensées identiques, c'est considérer ces pensées (...) sous un angle impersonnel. Mais il semble alors que, pour comparer les pensées de deux sujets, il faille obtenir de ces sujets qu'ils renoncent à la personnalité.(...) [Les] philosophies individualistes ne parviennent pas à saisir la part de l'impersonnel dans le personnel.(...) Voici donc quelle est la différence décisive entre les pensées communes à une paire de penseurs et une pensée commune à un couple de partenaires (donc entre la manifestation d'un esprit intersubjectif et celle d'un esprit objectif) :(...) si B n'a jamais eu l'idée qu'il avait rendez-vous avec A, c'est que A, lui non plus, n'a pas eu l'idée qu'il avait rendez-vous avec B.(...) La pensée de A et la pensée de B sont une seule et même pensée, que chacun s'applique à soi-même.(...) Ici ce que nous pensons sert de règle à ce que je dois penser. Le sujet "nous" n'est pas dans ce cas un individu collectif (une foule pensante), c'est un sujet social.(...) [Les] usages établis permettent de décider de ce qui est dit, et donc de ce qui a été pensé, quand quelqu'un se fait entendre de quelqu'un. Ce sont donc bien des institutions du sens.»